Une Cerise au potager

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Exploiter la laine d’angora

Vous êtes de plus en plus nombreux à me contacter pour me demander conseil : vous souhaitez vous installer, monter un petit élevage de lapins angoras et vendre leur laine. Beaucoup ressentent le besoin de se rapprocher d’une vie connectée à la nature, aux saisons, à la campagne. Quoi de plus beau, mais aussi de plus âpre, que de vivre entouré d’animaux ?!

Je fais de mon mieux pour répondre individuellement à chaque demande mais je vais tenter aujourd’hui de vous donner quelques éléments de réflexion en vous parlant de mon expérience personnelle, qui n’engage que moi : je ne suis pas certaine qu’elle puisse vous servir car chacun vit et envisage les choses différemment… mais cela pourra peut-être vous éclairer sur ma démarche, à vous de construire votre propre projet !

Pour des données concrètes, adressez-vous à l’UTALAF.

Préambule

Tout d’abord, sachez que mon mari et moi travaillons à l’extérieur à plein temps. C’est grâce à nos salaires que je peux financer ma passion pour les angoras. Ce ne sont pas mes lapins qui nous font vivre, c’est nous qui travaillons pour eux. En aucun cas je ne gagne d’argent, ni sur la vente de la laine, ni sur la vente des animaux, bien au contraire. Si je n’y gagne rien financièrement, j’y consacre tout mon temps libre…

Je vis en lotissement, je n’ai pas de terres agricoles. Au départ, j’ai choisi d’élever des lapins angoras car j’aimais le côté très technique de cette race, j’apprécie avant tout le travail avec mes animaux, la sélection. Je n’ai commencé à exploiter ma laine que dans un second temps, et toujours dans un but de sélection : comment savoir ce qu’est une bonne laine si je n’expérimente pas moi-même la qualité! On peut distinguer une bonne laine pour le lapin d’exposition et une bonne laine pour filer, ce n’est pas forcément la même chose ! J’ai lu beaucoup de choses sur internet mais la connaissance ne remplace pas l’expérience. Un an après avoir commencé très modestement l’élevage, j’ai fait un stage pour apprendre à filer la laine, de mouton d’abord (le lapin vient bien plus tard, quand on a compris les bases). J’y ai découvert tous les aspects de la préparation des fibres d’une toison brute : tonte, ramassage et tri de la toison, stockage, lavage, écharpillage, cardage, filage au fuseau et au rouet. Ce stage chez Marion a été un formidable apprentissage.

Après ce stage, j’ai dû patienter longtemps avant de pouvoir m’offrir un rouet (mon cadeau de mariage !) et tous les accessoires nécessaires. Seulement ensuite, j’ai appris à crocheter : ma maman coud, tricote mais je n’avais jamais voulu apprendre, je voyais les heures passées plutôt que le plaisir ! Petit à petit, le crochet est devenu indispensable, si bien que je ne peux plus maintenant m’assoir quelque part sans avoir envie de sortir mon ouvrage !

Chaque moment libre de ma journée est orienté vers mes animaux, je vis « lapins » à 100 % ! Je profite de mes longs trajets quotidiens en train pour crocheter ma laine ou chercher de nouveaux modèles, mes weekends sont consacrés à mes bêtes. Comme je suis membres de deux clubs d’aviculture (et secrétaire de l’un d’eux) j’ai aussi parfois des réunions les soirs de semaine et du travail à faire… Et j’aime aussi écrire, pour partager avec vous le fruit de mes longues recherches sur internet ! L’angora se glisse dans chaque aspect de ma vie, au niveau pratique et au niveau intellectuel.

« La vraie richesse, c’est de n’avoir besoin de rien. » 1

L’immense bonheur de vivre avec des animaux fait rêver beaucoup d’entre vous et je mesure parfaitement ma chance de pouvoir vivre ainsi ma passion ! Pourtant, j’ai vu de nombreuses personnes démarrer des élevages et les abandonner au bout d’un an ou deux faute de moyens et de temps. Je ne connais à ce jour aucun éleveur d’angora qui vive de son élevage, tous ont un travail à côté ou sont retraités.

L’élevage et l’exploitation de la laine d’angora ne me semble pas pouvoir permettre de dégager un salaire, tout au plus un complément de revenu, dans les conditions de vie qui sont les miennes. Je ne peux évidement parler ici que de moi, je n’ai pas de statistiques globales sur le sujet !

En adoptant un mode de vie très écolo, en essayant au maximum d’être auto-suffisant, il est peut être possible d’en vivre ? Produire sa paille, son foin, ses céréales, planter des légumes fourragers pour les bêtes, faire du troc… La démarche de « homesteading » (philosophie de vie en auto-suffisance) est très belle mais elle demande de pouvoir investir pour trouver des terres à acheter, du matériel agricole et surtout d’y travailler chaque minute, chaque jour, sans relâche.

J’éprouve une immense admiration pour les femmes et hommes qui vivent de cette manière. Mon grand-père travaillait de nuit à l’usine et en rentrant, sa deuxième journée de travail commençait : soin aux animaux de basse-cour, culture de ses champs (immenses !), entretien de ses vergers… etc etc… C’était un homme dur, de peu de mots, qui n’avait de respect que pour les travailleurs. Ils n’achetaient quasiment rien, avaient de petits besoins. En produisant tout soi-même, les dépenses sont moindres, mais le temps de travail augmente.

Il est facile de mésestimer les investissements nécessaires à l’élevage. On se dit qu’un lapin, ça ne mange pas grand-chose, ça ne coûte donc pas cher à l’entretien, l’élevage sera « tout bénéfice » puisqu’on pourra à la fois vendre des lapins mais aussi exploiter et vendre leur laine… c’est une illusion !

Sans doute, une botte de foin ou de paille ne coûte pas grand-chose à la campagne, les granulés ne sont pas non plus si chers quand on les achète en sacs de 25 kg… Mais comptez bien les aller/retour en voiture, le temps passé pour aller chercher tout ça à droite à gauche… Une alimentation de qualité est aussi composée de verdure : en hivers, la verdure est plus difficile à trouver et coûte cher.

Tout sera bien plus facile et économique si vous êtes déjà « de la partie », si votre mari est dans l’agriculture par exemple : vous avez des terres, de la place, l’infrastructure et le matériel adéquat, mais aussi les contacts : le copain qui sait où trouver des petites bottes de paille, le voisin qui connaît quelqu’un qui voudrait se débarrasser de ses clapiers… etc. Je n’avais rien de tout cela en démarrant et j’ai eu toutes les peines du monde à créer ce réseau : c’est grâce à mon club d’aviculture que j’ai pu bénéficier de toutes ces petites aides qui facilitent la vie !

Être éleveur : le poids des responsabilités

Responsabilité matérielle

Être éleveur, c’est être responsable de ses bêtes, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Certains lapins ne seront jamais malades et ne coûteront pas cher, mais il y en aura toujours un qui vous fera dépenser en vétérinaire tout ce que vous aviez pu économiser avec les autres. Imaginez maintenant qu’une épidémie s’installe dans votre petit élevage et qu’il faille traiter tous vos animaux ? L’élevage est source de joies mais aussi de profonde tristesse : la mort est toujours imbriquée dans la vie, elle est présente au quotidien. Un éleveur consciencieux n’est jamais satisfait des conditions de vie qu’il offre à ses animaux : il veut toujours plus grand, mieux… des dépenses en perspectives !

Mon élevage a pour but la sélection, c’est à dire que j’essaye d’améliorer certaines caractéristiques de la race chez mes lapins : un beau corps, une belle laine et un caractère agréable. Je suis allée très loin chercher en personne mes reproducteurs et je renouvelle ces voyages régulièrement afin de diversifier mes souches. Le coût de ces voyages est à prendre en compte mais la qualité est au rendez-vous aussi ! Je participe à des expositions avicoles où mes lapins sont jugés, cela représente aussi coût en temps et déplacements et ne me rapporte rien, sinon le plaisir de présenter mes animaux et de voir mes choix de sélection validés par des spécialistes. Mon engagement au sein de l’aviculture est indissociable de mon élevage car je souhaite produire les « meilleurs lapins possibles », tant au niveau de la conformation que de la laine. Ces connaissances ne peuvent s’acquérir qu’en se rendant aux expos où il y a encore des angoras, c’est-à-dire souvent bien loin, en observant, en touchant des angoras, en parlant avec d’autres éleveurs, en surfant sur internet… il s’agit d’une vraie formation technique qui a un coût en terme de temps et d’argent.

Il ne faut pas non plus négliger l’infrastructure et l’organisation matérielle de l’élevage lorsque l’on débute : installer ses animaux dans un endroit pratique, avoir de bons clapiers bien pensés sont des choses qui paraissent négligeables de prime abord mais qui deviennent cruciales par la suite : avoir des clapiers avec des tiroirs qu’on n’aura plus qu’à vider permets de diviser le temps de nettoyage par deux ! Avoir des tremies pour nourrir au lieu d’ouvrir chaque cage et de devoir nettoyer les bols souillés d’urine, des biberons qui se remplissent par le haut et pas des biberons à bille qu’il faut démonter entièrement au quotidien… tous ces détails font la différence lorsque l’on a plus d’animaux… car au fils du temps, même en étant le plus raisonnable possible, on finit toujours par garder plus d’animaux que « prévu » : que faire de ceux qui ont un souci de santé, un défaut, une faiblesse ? Celui qu’on a élevé au biberon ?

L’article le plus lu de mon site est celui sur l’élevage des bébés lapins orphelin, il fait 30 pages et j’ai passé des jours entiers sur la toile afin de trouver des infos, en anglais, pour pouvoir sauver mes bébés ! Il m’a semblé important ensuite de partager le fruit de ces recherches sur mon site. L’idéal serait d’être préparé avant à toutes ces éventualités… mais l’expérience pratique ne vient qu’en étant directement confronté aux problèmes.

Une valeur fondamentale pour moi dans l’élevage est le partage : la circulation des idées, l’échange des méthodes de travail… Il me semble crucial de s’intéresser aux pratiques des autres afin d’apprendre toujours plus ! C’est pour cette raison que je suis dans deux clubs d’aviculture, en France et en Allemagne : les pratiques ne sont pas les mêmes, les fondements théoriques non plus. J’ai adhéré au Southern Angora Rabbit Club dans la même optique : comment sont organisées les expositions là-bas ? Quel a été le travail de sélection pour obtenir des angoras comme ceux de Betty Chu, pourquoi avoir été dans ce sens ? Bref, être éleveur, c’est beaucoup plus que mettre deux lapins ensembles pour avoir des bébés ! Je ne prétends pas avoir inventé l’eau tiède, ni détenir la vérité, et encore moins tout savoir… mais je mets un point d’honneur à répondre à tous les messages que l’on m’envoie, j’estime avoir le devoir de diffuser l’information en ma possession… et cela me prend un temps considérable car j’en reçois plusieurs par jour !

Je ne place que très peu de jeunes à deux mois car je ne peux pas juger de la qualité d’un lapin à cet âge ! Il me faut attendre 8-9 mois pour savoir si je le garde à l’élevage ou pas : c’est l’âge auquel j’expose mes animaux qui sont alors soumis à l’appréciation d’un juge cunicole.

Pendant ces 8-9 mois, mon lapin aura mangé, aura peut-être nécessité des soins vétérinaires, je l’aurai tondu déjà 3 fois, préparé pour l’exposition… Et une fois mis à l’adoption, il faut répondre à l’afflux de mails, organiser le covoiturage puisque les gens ne peuvent/veulent souvent pas se déplacer. Je dois me rendre dans la ville la plus proche, 1h aller/retour si je ne suis pas dans les bouchons et que le covoitureur est à l’heure… me fait perdre un temps précieux, moi qui en manque tant !

Que dire des lapins que j’avais placé et qui reviennent chez moi car les gens n’ont plus le temps de s’en occuper… Bien sûr, je pourrais vendre mes lapins plus chers mais je trouve indécents les tarifs pratiqués par certains, je ne veux en aucun cas être associée à ce « trafic ». La surenchère n’est jamais bonne quand elle est bâtie sur une mode.

Ainsi, si la vente de lapin semble peut être rentable « à première vue », il n’en est rien dans mon cas. Au mieux, elle couvre une partie du gouffre des dépenses.

Responsabilité morale

À l’investissement financier s’ajoute l’immense investissement affectif : élever, c’est « avoir charge d’âmes ». Même en essayant de faire au mieux, le sentiment de culpabilité n’est jamais loin. Il faut prendre des décisions difficiles qui impliquent la vie et la mort, faire des choix lourds de conséquences… Notre pratique est remise en question sans arrêt, nos choix éthiques mis à mal… Il n’est pas rare que je me réveille la nuit car je m’inquiète pour l’un d’eux… Ce soucis permanent créé une fatigue non négligeable dont on ne se repose jamais : même loin d’eux, ils ne quittent jamais mes pensées, au contraire : je vois juste « à sa tête » que quelque chose cloche car je les connais intimement ! C’est un aspect dont je n’ai pas pris conscience tout de suite, ce sentiment de fatigue, ce poids, est apparu petit à petit mais il finit par être lourd à porter.

Ne pas pouvoir s’absenter, ou uniquement sur de courtes périodes, peut sembler naturel : de toute façon « on ne part jamais en vacances » (avec quel argent ?!). Pourtant, même en dehors des vacances, on peut avoir un proche qui tombe malade, ou tomber malade soi-même… qui s’occupera des bêtes « aussi bien que vous » si vous êtes hospitalisé sur une longue période?

J’ai besoin de 5h d’affilée toutes les semaines pour nettoyer mes clapiers, en travaillant vite et sans pause. Je n’ai pas la possibilité de faire un tas de fumier, je dois emmener mes déchets à la déchetterie (qui a récemment commencé à limiter le nombre de passage gratuits, je vais me retrouver coincée !).

À ces 5 h s’ajoutent les soins aux animaux et surtout les tontes : une tonte normale me prends environs 25 min par bête car mes angoras sont bien tenus, propres… J’en fais le plus souvent trois ou quatre à la suite car je suis ensuite couverte de poils des pieds à la tête, dans une tenue spéciale ! Là encore, je ne peux pas m’interrompre, et je ne peux pas le faire le même jour que le nettoyage des clapiers car j’ai mal au dos. Pour mes premières tontes, je mettais plus d’une heure ! Je vais vite désormais car je tonds des centaines de lapins par an, je pourrais le faire les yeux fermés mais avant d’être aussi à l’aise, il m’a fallu apprendre. Les premières récoltes sont souvent bonnes à jeter : pleines de recoupes, ou tondu loin de la peau (par peur de couper l’animal) donc avec une fibre trop courte pour filer…

Toutes les personnes à qui j’ai confié des lapins angoras soulignent la difficulté de la tonte, même les plus à l’aise et débrouillardes. Maintenir l’animal qui bouge d’une main, les ciseaux pointus dans l’autre… est un exercice périlleux. Le stress aidant, on a vite fait de perdre patience ou de se décourager. Tondre le ventre est très impressionnant, il ne faut pas couper les mamelles et l’animal ne coopère pas ! Bien souvent, on blesse l’animal les premières fois, cela nous blesse au plus profond du cœur.

Malheureusement, le seul moyen d’apprendre est de le recommencer, encore et encore, jusqu’à ce que la tonte ressemble à un ballet où chaque participant sait exactement ce qu’il doit faire et se cale sur le rythme de l’autre ! Il ne s’agit pas d’une démonstration de force, dominant/dominé. Vous avez déjà vu tondre un mouton ? Les tondeurs n’ont pas un physique de catcheur, ils connaissent parfaitement les réactions des animaux et surtout les positions de contention qui font que l’animal est bloqué et ne se blesse pas… pour faire au plus vite. Il y a des jours où je sais que je ne peux pas tondre, j’ai besoin d’un état d’esprit serein, d’avoir du temps devant moi et de n’être pas préoccupée par autre chose. Avoir un contact aussi intime implique que l’on entièrement présent, intellectuellement et physiquement.

Élever des angoras exige beaucoup de rigueur : il faut de la régularité dans le nettoyage des clapiers pour que la laine ne soit pas souillée, respecter les dates de tonte afin que la laine ne s’abîme pas et que le lapin reste en bonne santé. Le poil dissimule tous les problèmes de santé : manipuler le lapin, vérifier qu’il est propre en dessous est très important. Je considère l’élevage avant tout comme un travail, aimer ses bêtes ne suffit pas, il faut se donner les moyens matériels et intellectuels de leur assurer le bien-être.

Valoriser la laine

Jusqu’au milieu des années 80, il était possible de vendre sa laine brute (blanche) à des filatures. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où 80 % de la production mondiale d’angora est « made in China ». Les filatures qui achetaient de la lapine d’angora brute ont fermé.

Pour plus de détails sur la toison de l’angora, merci de consulter l’article La toison de l’angora : Qualité et texture.

Il est possible de faire filer sa laine par des « mini-filatures » : vous payez pour expédier et faire filer votre laine qu’on vous renverra sous la forme que vous souhaitez (filée du diamètre que vous voulez, en cône, pelote ou écheveaux… etc). Il faut souvent envoyer 1 kg minimum par couleur. Le prix pour faire filer sa laine est très variable d’une filature à l’autre, comptez environ 80 € le kg, plus les frais de port.

Il y a plusieurs filatures de ce type, cette liste n’est pas exhaustive, je n’ai retenu que les filatures qui acceptaient de filer du 100 % angora. Certaines filatures imposent 30 % de mouton dans l’angora pour -j’imagine- que le fil soit plus solide et facile à filer pour les machines. Le rendu peut être intéressant car le fil sera moins « poilus », plus facile à porter mais il n’est pas concevable pour moi de mélanger à MES lapins du mouton « inconnu ».

On peut vendre sa laine brute à des fileuses mais je ne trouve pas cela très avantageux et je préfère de toute façon la filer moi-même : c’est une source de grande satisfaction !

Un certain nombre d’investissements sont alors nécessaires :
Le rouet entre 300 et 1000 € selon les modèles (méfiez-vous des rouets d’occasion vendus sur le bon coin et qui ne sont souvent pas fonctionnels, ou mal équilibrés)
Quelques bobines supplémentaires 20 €
Les cardes (disons des cardes à main pour commencer) 50 €
Le dévidoir 30 €
La pelotonneuse 20 €
Un petit stage de filage pour apprendre parce que seul ce n’est quand même pas facile 100 €

Nous voilà déjà à plus de 500 € en ayant vraiment pris le moins cher.

Apprendre à filer demande beaucoup de temps et de persévérance. Il faut de la dextérité. La laine d’angora est réputée très difficile à filer car elle est fine, courte et glissante. On apprend à filer avec du mouton, on s’entraine patiemment pour ensuite pouvoir filer du lapin. Vous l’avez compris, le filage se mérite !

Je n’ai gère le loisir de filer : j’ai mis plus de 6 mois après avoir acheté mon rouet pour être à l’aise et pouvoir filer mon lapin… Chaque personne apprend à un rythme différent et selon le temps et la passion que l’on investit dans cet apprentissage, les progrès sont plus ou moins rapides !

Très lente pour filer, je mets environ 5h pour réaliser une pelote de 50 gr en 100 % angora (cardage rapide, filage des deux bobines, retord, mise en écheveaux puis en pelote). Même si je vends ma pelote bien plus cher qu’en boutique où les pelotes sont « made in China », je n’atteins pas la rentabilité. Je couvre peut être certains frais mais mon travail n’est en aucun cas rémunéré.

Je ne savais pas tricoter ni crocheter, j’ai appris aussi… et cela m’a pris encore beaucoup de temps ! Je crochète dans le train, matin et soir, c’est le seul moment où je peux m’y employer.

On peut vendre sa belle laine sur internet ou dans des salons de la laine et autres festivals. Certains organisateurs font payer l’emplacement, d’autres demandent une commission sur les ventes… Renseignez-vous avant et ne négligez pas, encore une fois, tous les coûts « cachés » : frais d’essence aller-retour, frais liés à la décoration du stand (on ne pose pas juste les choses sur la table, il faut un peu habiller le stand). Attention au contrôle, vous devez avoir un statut (auto-entrepreneur ou autre) et une assurance qui vous couvre en cas de problème.

Je préfère ne pas vendre que de vendre à perte : ce sont mes lapins, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, je travaille énormément avec et pour eux, je préfère garder leur laine pour mes proches qui en connaissent la valeur que de la vendre à « tout prix ». Mes lapins m’offrent leur laine, ils ont été sélectionnés pour produire une fibre de qualité, j’éprouve un immense respect pour ce cadeau qu’ils m’offrent et je souhaite que les acheteurs soient conscients de la grande qualité de ce produit mais aussi de son immense dimension affective.

Choisir ses petits producteurs de fibre !

Il y a deux aspects principaux qui jouent sur la qualité du fil : la récolte et le type de poil.

Une récolte par épilation permet de conserver à la fois la tête du poil (les poils de garde ont au bout une petite tête en forme de flamme, pour plus de détails, reportez-vous à mon article "structure du poil") mais aussi le petit crochet qui se trouve à la racine du poil. Ainsi, lors du frottement au filage, les fibres auront plus de facilité à s’accrocher les unes aux autres, donnant un fil solide et résistant.

Une récolte par tonte ne conserve que la tête du poil, cette méthode devrait donc rendre le filage plus difficile. Pourtant, la France est le seul pays à épiler ses angoras : la laine filée dans le monde entier est issue de lapins tondus ! Alors comment expliquer que l’on parvienne à obtenir un fil de qualité avec de la laine tondue ?!

C’est la structure de la laine qui diffère entre les angoras français que l’on épile et les autres souches d’angoras que l’on tond : cette différence de structure conditionne le mode de récolte.

Si vous souhaitez connaître en détail la différence entre les « races »d’angoras, consultez l’article Différence entre les races.

L’angora français a un poil composé d’au moins 30 % de poils de garde (pour la terminologie des poils, voir mon article Spécificités du poil), ce qui rend sa fibre solide et lui confère ce halo si particulier une fois filé. Nous l’avons vu, ce sont les poils de garde qui possèdent cette fameuse tête facilitant le filage. Le revers ? La toison est plus « raide » et glissante. Le poil filé convient particulièrement bien pour des ouvrages de grande taille de type pull et gilet. L’aspect final est très théâtral, « dramatic » comme disent les anglais : beaucoup de volume et un effet « fourrure ».

Avant, l’angora était forcément blanc… mais ça c’était avant ! A la grande époque de l’angora, dans les années 70-80, les filatures demandaient du blanc pour pouvoir teindre la laine facilement. Les couleurs naturelles impliquent de nettoyer les machines entre chaque couleur mais elles sont aujourd’hui très appréciées.

Grâce au travail de Jean Clouet, l’angora français est reconnu au standard depuis 2013 dans les couleurs unies : noir, bleu, havane, chamois, agoutis. Ils sont extrêmement rare, il vous faudra probablement vous déplacer à Nantes chez l’éleveur mais ils sont superbes : la structure du poil de l’angora français fait que la couleur ressort bien plus intensément que chez les « autres » angoras. Il est alors vraiment intéressant de travailler en couleur naturelle sans teinture !

Voici un extrait des FFC Info du janvier-février 2014 avec le standard modifié et homologué de l’Angora Français.

Élever des angoras français, c’est choisir de soutenir une race locale qui fait partie de notre patrimoine culturel, les clients seront sans doute très sensibles à ce label « made in France » !

J’aimerais beaucoup en élever aussi mais étant frontalière avec l’Allemagne, mariée à un allemand et ne pouvant pas avoir un nombre illimité de bêtes, je me suis spécialisée dans les angoras « européens »… mais peut être qu’un jour…  ?

L’angora allemand a un poil très laineux, sa fourrure dense contient peu de jarres. Il a été sélectionné pour que son poil puisse être récolté à la tondeuse et supporte un processus de transformation industriel. Les sous poils comportent un nombre élevé de "crimps", les ondulations si recherchées dans la toison du mouton pour son gonflant, son élasticité et surtout sa finesse. L’absence des petits crochets des racines du poil est ainsi compensée par la forte ondulation et la finesse des duvets qui sous la torsion du rouet vont s’imbriquer solidement les uns dans les autres. La laine filée forme aussi un halo mais plus doux que celui des français. Ce poil convient particulièrement aux ouvrages près du corps car il ne pique pas du tout : écharpes, sous-vêtements. Il convient également pour carder à l’aiguille. Le poil de l’angora des Pays Bas se rapproche beaucoup de l’allemand, avec des poils très fins et bien ondulés. L’angora d’Angleterre est tout petit en taille mais a une laine très longue et assez jarreuse, elle fait parfois presque penser celle du français !

Il existe enfin une troisième « race » qui n’est pas reconnue au standard de la Fédération française de cuniculture et qui est bien plus récente : l’angora satin. L’angora satin a un poil brillant et extrêmement fin comme celui du lapin satin à poil court, la longueur en plus ! C’est une très belle fibre mais la densité n’est pas encore au rendez-vous. La récolte sera moins importante que sur un angora « classique ». L’avantage est qu’ils se dépilent facilement et demandent peu d’entretien. C’est une très belle race sur laquelle il y a encore plein de travail, passionnant pour ceux qui aiment les défis !

Angora français, angora « européen », satin… le principal est de se sentir à l’aise avec ses animaux et d’apprécier leur laine. N’achetez jamais sans toucher, parler avec l’éleveur, c’est comme ça que vous apprendrez à reconnaître une belle laine ! Adressez-vous à des éleveurs qui sélectionnent pour la laine, la production d’un angora peut varier du simple au triple.

Inutile de croiser angora français et angora allemand, par exemple, le mélange n’a aucun intérêt et vous fera perdre les qualités que vous recherchez chez chacun.

Vous pouvez consulter l’article Spécificités du poil de l’angora pour plus de précision sur les différents types de poils qui composent la toison de l’angora. lien vers l’article

J’ai fait tester la laine de mes lapins avec des copines américaines pour mesurer le diamètre en micron : la moyenne est de 14,4 microns. Le poil le plus fin est à 13,2 microns, le poil le plus « grossier » mesure 15,1 micron. Pour comparaison, le mouton peut avoir une laine entre 15 microns pour le mérinos, et ça peut aller jusqu’à 28 microns pour un mouton « classique »selon la race et la qualité de sa toison. Il existe différentes qualités de poils chez tous les animaux, difficile de donner une moyenne ! Selon une amie, les moutons de l’élevage de Lindis Ridges en Nouvelle Zélande ont des fibres plus fines que la vigognes, l’animal réputé produire les fibres les plus fines.

On dit que les mâles produisent moins de laine que les femelles : c’est juste mais ce n’est pas dramatique non plus. Le poil des mâles a surtout tendance à plus feutrer que celui des femelles.

Les meilleurs conseils que l’on m’ait jamais donné en matière d’élevage, je les tiens de Betty Chu et de Linda Cassella, deux grandes éleveuses américaines d’angora dont j’ai eu le bonheur de suivre les conférences. Toutes deux insistent toujours sur un point : ne prenez que le nombre d’animaux dont vous pouvez vraiment vous occuper. Cela peut être juste un couple si vous travaillez et avez des enfants, 10, 200 si vous en faites votre métier… mais il faut que ces lapins représentent le meilleur de vous-même, chaque jour, à chaque instant. Vous n’enverriez pas vos enfants à l’école crasseux et avec des vêtements déchirés parce que vous manquez de temps ?! Pareil pour vos lapins ! Vous n’aurez jamais une seconde chance de faire bonne impression !

Le soir, en quittant vos bêtes, mettez-vous dans la peau du plus extrémiste des défenseurs des animaux : s’il venait chez vous demain, que trouverait il à redire ? Regardez d’un œil neuf et améliorez sans cesse. Protégez vos animaux : faites attention aux photos que vous postez sur les réseaux sociaux, ne donnez pas votre adresse, ne laissez jamais les visiteurs seuls avec vos bêtes : malveillance et jalousie font des ravages, j’en ai vu de nombreux exemples.

Il vaut mieux démarrer avec peu d’animaux et s’agrandir progressivement que d’acquérir tout un cheptel en une seule fois : il faut du temps pour apprendre à choisir un animal, à distinguer une bonne laine d’une laine qui va feutrer… Tondre nécessite aussi de la pratique et du temps. Commencer petit, c’est se donner le temps de découvrir et d’apprendre ! Comment comprendre quel type de laine on recherche si l’on ne prend pas le temps d’en toucher beaucoup, de comparer, de découvrir avant de se décider ! Sélectionner n’empêche pas d’avoir l’affection pour ses animaux, il faut juste savoir distinguer les qualités et les défauts de chacun pour en tirer le meilleur.

Pour conclure, je dirais que l’élevage de lapin angora est un formidable vecteur d’épanouissement personnel lorsque l’on a bien réfléchi à son projet et ses implications en amont. Le bonheur, l’orgueil même, de porter une écharpe que l’on a filé soi-même, grâce à ces animaux que nous côtoyons et chérissons tous les jours… est un sentiment à nul autre pareil, par la valeur de tout le travail qui se cache derrière! L’angora est l’animal qui produit le plus de laine par rapport à son poids (cf. Spécificités du poil de l’angora), c’est un merveilleux petit collaborateur pour une personne ayant le goût de travailler de ses mains !

Gary Snyder, poète américain : « True affluence is not needing anything »